vendredi 4 septembre 2009

Le silence de Rimbaud


Comment élucider le poète, surtout lorsqu'il s'appelle Arthur Rimbaud ? Salah Stétié s'attelle à cette tâche impossible dans Rimbaud d'Aden. Pour approcher au plus près le poète, il prend un chemin détourné, celui du lieu. Michon parle du fils, Stétié de l'Aden, ce désert de l'exil pour l'homme qui tourne définitivement le dos à la poésie. Et c'est précisément dans cet envers que Stétié éclaire l'oeuvre de Rimbaud. Ce petit livre interroge le poète, relie la soif d'absolu du jeune homme de dix-sept ans, son échec et le désir "d'étreindre la réalité rugueuse".

Stétié, poétiquement, souligne que celui qui ne fait plus de littérature parle de celui qui en a fait:

"Il est, ce désert, paradoxal trop-plein qui tenta notre Rimbaud d'Aden, quêteur d'essence par excellence et qui, après l' avoir souvent rêvé et convoité, en fit l'irrécusable lieu/formule, le substitut de son poème et l renversement de son dit puis, le moment venu, l'instrument de sa passion et de sa mort." (p.33)


Une approche brève d'un écrivain sans partage. Ce qu'il nous dit de Rimbaud reste une leçon pour ceux qui le suivent et le suivront. Stétié n'oppose pas les deux périodes de la vie de Rimbaud, ne renvoie pas dos à dos le poète et le réaliste. Il montre au contraire à quel point ces deux "phases" ne sont que l'envers et l'endroit d'un même désir et d'un même échec. Après la poésie, le désert et le mouvement incessant du voyage: "il est là pour se déshabiller d'un rêve". (p.15)


Rimbaud d'Aden, Salah Stétié, Fata Morgana, 2004

samedi 29 août 2009

Pourquoi ce blog change t-il de nom?

Un petit billet pour ceux qui seraient déstabilisés par le changement de nom du blog (non le changement d'adresse). Le blog ne fera pas peau neuve mais il mûrit. Après quelques pérégrinations sur l'immense toile du web, je me rends compte que nous sommes des milliers à partager l'amour de la poésie, de l'art, de la beauté et de la vérité. Les commentaires sur ce blog le prouvent et je remercie ses lecteurs de passage ici. Le blog change de nom parce que l'identité d'un site tient non seulement à son créateur mais aussi à ses passagers, à ses compagnons fugaces. Tant de choses peuplent l'univers d'internet que nous y sommes vite des nomades un peu seuls. C'est pourquoi j'ai voulu mettre en avant la vocation essentielle de la tenue du blog: le partage et l'échange.
Les amours qui nourrissent ce blog nécessitent ce partage, cette diffusion. Ce que l'on appelle toile est en réalité un immense méli-mélo, parfois un peu sauvage, dans lequel les amateurs de poésie, les poètes, les écrivains et les écrivants, les artistes, ne trouvent pas leur place. Nos voix se perdent faute de se rencontrer. La technologie n'a pas qu'un potentiel destructeur et bien utilisée, elle pourrait permettre de relier, de recréer des solidarités. Après avoir tenu ce blog pendant un an et demi, j'ai simplement voulu insister sur mon désir de transmission. Notre temps a besoin de passeurs. La passion de la sécurité étouffe ceux qui veulent vivre et créer. Les bloggeurs ont aussi leur modeste rôle à jouer. Pour que les artistes participent au monde. L'avantage du bloggeur est de pouvoir parler à tous, il peut diffracter la lumière pour tenter d'en faire un bien collectif :
Un désir immense de lumière partageable
(Lorand Gaspar).
Bref, ceci n'est qu'un petit changement d'identité pour marquer le refus de m'enliser dans la critique individuelle, l'opinion solitaire. On prend plus de plaisir ensemble. Ma passion pour la poésie et l'amer constat de sa mise à l'écart justifie donc cet intitulé: travailler à la permanence de l'artiste parmi ses semblables, les hommes. Les comédiens résistent mieux à cette crise parce qu'ils continuent à travailler parmi les autres, dans les gares, les écoles, les médiathèques, les rues. Les poètes manquent de voix souvent, alors qu'ils sont nombreux. Et leurs interprètes se font rares. A quoi bon être poète, à quoi bon aimer la poésie si nous ne sommes pas capables d'enchanter le monde, mais seulement capables d'enchanter notre monde? Il existe des hommes et des femmes qui proposent, qui tendent au monde un autre visage, qui veulent bouffer le monde, forcent les portes des administrations, des bureaux, des écoles, se glissent dans les interstices, déambulent avec la poésie. C'est pourquoi j'ai rebaptisé les liens vers les sites "les passeurs" et les liens vers les blogs "les diffuseurs". Cela donnera, je l'espère, quelque chose comme un nous immense.

vendredi 28 août 2009

Darwich et la poésie amoureuse


Amour et poésie ont souvent fait mauvais ménage parce qu'on les a trop souvent associés. Lyrisme, plaintes, chants doucereux... la poésie accueille difficilement le sentiment amoureux avec justesse car elle semble s'y prêter trop facilement. Darwich renouvelle le genre du ghazal. En arabe, ghazal signifie "conversation avec une femme". La profondeur de ces conversations tient à la diversité des temps évoqués, à l'épaisseur temporelle du recueil qui évoque parfois l'amour avec nostalgie. L'instant et le souvenir s'y mêlent. Ces poèmes d’amour qui disent " l’exil de la femme dans l’homme et de l’homme dans la femme ". L'expérience singulière de l'amour devient alors un hymne à la femme. Darwich, c'est la poésie sans trucage, sans expressions bien ficelées. Le lit de l'étrangère parle aussi pour nous tous. D'une parole concrète, vraie, pure et redoutablement franche.

JE N’AI ATTENDU PERSONNE

Je saurai, quoique tu partes avec le vent, comment
Te ramener. Je sais d’où vient ton lointain.
Pars donc ainsi que les souvenirs vers leur puits
Eternel, tu n’y trouveras pas la Sumérienne portant une jarre
Pour l’écho et t’attendant.
Quant à moi, je saurai comment te ramener.
Pars donc derrière les flûtes des vieux peuples de la mer et
La caravane du sel dans son périple infini. Et pars,
Ton chant s’échappe de moi, de toi et de mon temps.
Il cherche un nouveau cheval qui fasse danser sa cadence
Libre. Tu ne trouveras pas l’impossible assis t’attendant, comme au jour où
Je t’ai trouvé, où je t’ai enfanté de mon désir.
Quant à moi, je saurai comment te ramener.
Et j’irai avec le fleuve d’un destin à
Un autre, car la lune est prête pour te déraciner
De ma lune et sur mes arbres, les paroles dernières sont prêtes
A tomber place du Trocadéro. Retourne-toi
Pour trouver le rêve et pars
Dans n’importe quel orient ou occident qui te lestent encore d’exil
Et m’éloignent d’un pas de mon lit et de l’un
Des ciels de mon âme triste. La fin
Est sœur du commencement. Pars et tu trouveras ce que tu as laissé
Ici, t’attendant. Je ne t’ai pas attendu et je n’ai attendu personne.
Mais je devais, comme toutes les femmes solitaires
Dans leurs nuits, coiffer mes cheveux
Lentement, gérer mes affaires, briser
Sur le marbre, le flacon d’eau de Cologne et interdire à mon âme
De s’occuper d’elle-même, l’hiver.
Comme si je lui disais : Réchauffe-moi
Et je te réchaufferai, ô mon épouse, et prends soin de tes mains.
Que leur importe la descente du ciel sur terre
Ou le voyage de la terre au ciel ?
Prends soin de tes mains, qu’elles te portent – tes mains sont tes maîtresses,
disait Eluard … – Pars
Je te veux et ne te veux point
Je ne t’ai pas attendu, je n’ai attendu personne
Mais je devais verser le vin
Dans deux coupes brisées et interdire à mon âme
De s’occuper d’elle-même en t’attendant !
Le lit de l'étrangère
Traduit de l'arabe (Palestine) par Elias Sanbar
82 pages
Titre original : Sarîr al-gharîbaEditeur original : Riad El-Rayyes Books Ltd, 1999Arles,
Actes Sud, 2000
Des extraits sont disponibles sur:

dimanche 16 août 2009

cinquantième voeu

Avec la pluie qui n'appartient à personne
(c'est du ciel qui descend à petit bruit,
comme invisiblement)

Aimer encore forêts et falaises,
le mûrissement du silence,

s'enfermer jusqu'au centre du bruit,
dans cette interminable fin du monde
du siècle pourrissant,

Écrire dans l'imparfait un chant
mobile pour te réconcilier
avec ton sang.

Lionel Ray.

in: Lionel Ray, « Poèmes », Semen, 09, Texte, lecture, interprétation, 1994, [En ligne], mis en ligne le 31 mai 2007. URL : http://semen.revues.org/document2998.html.

vendredi 14 août 2009

Le dernier récital




C'était le 7 octobre 2007 au théâtre de l'Odéon, à Paris. Les voix de Mahmoud Darwich et de Didier Sandre entremêlées le temps d'un récital, rythmées par quelques mélodies au luth.


Cet enregistrement est une perle car il couronne le parcours d'un homme qui s'éteindra peu de temps après. Un ultime chant et un ultime don. Ce récital est la preuve que le poète au XXIème peut être un homme qui excède le cercle des littérateurs et parler aux hommes.


La lecture est un exercice de haute voltige. La voix de Didier Sandre ne séduira pas tout le monde. On peut, par exemple, être heurté par certaines attaques rapides, parfois un peu brusques, des premiers vers lus comme des entrées en matière explicatives. Mais l'émotion juste est souvent au rendez-vous et Didier Sandre livre son interprétation avec talent. La voix tremble, vibre à certains moments; derrière l'assurance perce une fragilité, parfois même une note légère ou humoristique.


Ce récital est un véritable exercice d'équilibriste parce que la voix du poète et celle de son porte parole, le texte original et sa traduction, doivent se compléter, trouver une connivence, une manière d'être ensemble. Le texte est donc lu deux fois : Mahmoud Darwich et Didier Sandre ont réussi ce pari de faire vivre ensemble des textes jumeaux et en même temps très différents, de faire sentir leur parenté sans faire du texte traduit le meilleur calque possible du texte original. Cette parenté essentielle est celle du rythme, commun aux deux lecteurs. Deux langues pour une mesure.


A l'écoute de ce récital, j'en suis venue à penser que tout poète devrait avoir la générosité de dire ses textes à haute voix, que le poème ne se suffit pas à lui-même. C'est peut-être ce qui manque aux poèmes contemporains, ils se sont rapprochés de la peinture, et du geste et ils ont laissés la voix, le grain. Mais le poème appelle une voix, une vibration, des interprétations singulières. Pour Mahmoud Darwich, le poème est une partition dont chacun peut devenir l'interprète.

jeudi 9 juillet 2009

quarante neuvième voeu

Ce n’est pas si facile de devenir ce qu’on est, de retrouver sa mesure profonde ». Camus, Les Noces.

dimanche 24 mai 2009

quarante huitième voeu

Plus c’était un baiser
Moins les mains sur les yeux
Les halos de lumière
Aux lèvres de l’horizon
Et des tourbillons de sang
Qui se livraient au silence.

Paul Eluard

mardi 28 avril 2009

Le carnet d'or, Doris Lessing


C'est avec une immense curiosité que j'ai ouvert le Carnet d'or de Doris Lessing. Une curiosité de jeune femme qui s'interroge l'oeuvre sacrée par le prix nobel de littérature en 2007. The Golden Book a souvent été présenté comme un livre sur la guerre des sexes. Si Doris Lessing était effectivement une féministe engagée, le gros pavé complexe que forme ce livre dépasse considérablement l'enjeu féministe. C'est d'ailleurs pour cette raison que les femmes d'aujourd'hui, non pas celles qui combattaient pour leurs droits dans les années 70, peuvent encore lire ce livre, le comprendre, et s'en nourrir.

La question de la guerre des sexes est belle et bien présente. C'est sans doute l'aspect le plus lourd et le plus négatif de l'oeuvre : une femme, Anna, ne cessera pas de se débattre (plus qu'elle ne se bat) avec les hommes. Lessing ne livre là aucune analyse radieuse, possiblement enrichissante des rapports hommes-femmes. Mais il faut se rappeler qu'il a été écrit à une autre époque, celle où les femmes ne considéraient pas comme des acquis le droit à la sexualité libre, au célibat, à la contraception, au pouvoir. La leçon est rude pour une jeune femme de 2009. Le carnet d'or s'inscrit précisément dans cette période de lutte entre les hommes et les femmes, période transitoire, peut-être inévitable, pendant laquelle les femmes ne pouvaient s'affirmer que dans la revendication, la violence même.

Le roman questionne tout autant l'engagement politique puisque Anna, la protagoniste, se débat entre ses aspirations profondes et son adhésion au Parti Communiste. Lessing s'interroge sur les raisons de l'engagement politique, ses méandres, ses tensions. Elle souligne la terrible difficulté de faire coïncider ce en quoi nous croyons individuellement et l'action collective. Anna est donc à la fois une femme, une artiste et communiste en crise. "Crise", le terme est galvaudé aujourd'hui. Il ne faut pas l'entendre au sens le plus pauvre, celui que nous entendons quotidiennement : il ne s'agit pas d'une crise, c'est-à-dire d'un mauvais moment à passer, d'une difficulté. Non, Anna est un personnage de conflits qu'elle ne parvient pas à résoudre. Personnage malade et paralysé. Le roman rend compte de cette complexité dans une structure non linéaire: une nouvelle, "Femmes libres", est à chaque fois entrecoupée par les notes des carnets que tient Anna, à chaque carnet étant associé une certaine nature de faits. L'un des carnets recueille même le synopsis d'un roman qu'elle écrit. Le carnet d'or raconte à la fois l'histoire d'une femme en démultipliant les points de vues sur elle et en donnant l'image d'un livre en train de s'écrire. De nombreux lecteurs reprochent à cette écriture son caractère déroutant, voire éprouvant. Doris Lessing, certains livres ne nous ouvrent pas leurs portes à vingt ans, mais le feront à quarante. Il me semble pourtant que le carnet d'or peut rester inaccessible à certains lecteurs. Il s'agit en effet d'une écriture analytique, répétitive. L'écriture du journal est lancinante, elle vise à libérer. Le journal est souvent considéré comme un moyen d'expression, de libération. Le carnet d'or prouve qu'il n'en est rien. Il prouve que le journal répond à la peur du chaos, de la fuite. Les carnets d'Anna lui permettent de régler les événements de la vie, de les séparer, d'en avoir une vision claire. Ils lui permettent de cacher ce qu'elle pense, de se dérober. A travers l'écriture du journal, elle s'analyse à un point proche de la folie, le carnet devenant un compagnon indispensable, tenu caché, indissociable de l'être. Les carnets d'Anna sont la manifestation de l'ambivalence de l'écriture de l'intime: un poison et un remède à la fois.

Anna tient donc quatre carnets. Le noir, qui constitue son carnet d'auteure. Elle y évoque les sources de son unique roman, frontières de guerre: son séjour de plusieurs années en Afrique, pendant la guerre. Elle y décortique les relations avec les autres membres du groupe d'intellectuels dont elle fait partie. Anna consigne dans le carnet rouge les événements politiques, il s'agit du carnet de la femme communiste. Le carnet jaune contient le roman qu'elle tente d'écrire, roman qui n'est pas sans rapport avec sa propre vie, et nous parle d'Anna, indirectement. Le carnet bleu contient les rapports des consultations d'Anna avec une psychanalyste. Elle y analyse ses relations amoureuses. La lecture est donc doublement compliquée puisque non seulement l'analyse y est poussée à ses limites, mais cette analyse est divisée. On comprend que ce roman puisse repousser certains lecteurs: il est le fruit d'une intellectuelle et au fond, seuls les lecteurs pratiquant eux-mêmes une analyse aussi poussée et sans fin d'eux-mêmes et des choses le liront sans être déroutés. Il est cependant possible de ne lire que la nouvelle, de lire ensuite les chapitres de chaque carnet par couleur pour une lecture plus linéaire. Ce livre permet de nombreuses expériences de lecture. Il faut beaucoup d'endurance pour traverser ce livre et nous ne ressortons pas indemnes de cette traversée. D'abord parce qu'une telle écriture sollicite notre réflexion sans arrêt, sans repos; ensuite parce que le constat du roman est amer : l'engagement politique y est illusion, les histoires d'amour désastreuses. Mais c'est indéniablement une expérience intense : chaque page provoque les questionnements et les réflexions. Il s'agit d'un des rares livres qui dépassent l'expérience littéraire pour constituer une profonde expérience personnelle. Ce roman est très long et il ne gagnerait pas à être plus bref. Précisément parce que sa longueur permet de rapprocher la temporalité du lecteur et celle d'Anna. Sa longueur montre à quel point la quête d'identité de cette femme est un parcours pénible, lent, fastidieux, répétitif. Ceux qui tiennent un journal comprendront mieux la nécessité d'une telle longueur de texte : il n'est rien de plus pénible, d'obsessionnel, d'entêté que l'écriture d'un journal (du moins, lorsque l'écriture n'a pas qu'une fonction mémorielle). Lessing montre bien que l'écriture n'est pas un évidement de soi et de ses émotions mais un débat, une lutte avec soi-même, portée par le désir d'absolu, le désir de s'accorder au réel et d'être parfaitement soi. Plus qu'un roman féministe ou un roman politique, le Carnet d'Or plonge au coeur de la quête de l'identité dont l'envers est constitué par les désirs de conquêtes collectives.

vendredi 27 mars 2009

quarante septième voeu


"Je me sens si étrangement détendue; pas de frontières, pas de murs, pas de peurs, rien ne barre la route à l'aventure. Je me sens aveugle, mobile, sans axe, ni foyer."

Anaïs Nin, 5 juillet 1935, Journal.

jeudi 19 mars 2009

19 mars 2009




"L'AVENIR SERA BEAU", HUGO.

vendredi 27 février 2009

L'homme et le ciel


L'université Paris 7 a inauguré hier l'année de l'astronomie par une conférence intitulée "la Terre vue du ciel et le Ciel vu de la Terre". L'astrophysicien Pierre Léna et le géophysicien Didier Massenet ont donc dialogué autour de ce vaste thème. Je précise qu'il s'agit de rencontre ouvertes au public. Malheureusement, l'amphithéâtre était loin d'être plein. Si les réseaux fonctionnent bien au sein de l'université, le grand public ignore que ce type de manifestation a lieu, et c'est réellement dommage pour ceux qu'intéressent la physique et l'astrophysique. Comme toujours, Pierre Léna est limpide et passionnant, en tout cas pour une simple amateur. Malgré la complexité du sujet, les deux intervenants ont posé des questions fondamentales.
D'abord, celle de l'interdisciplinarité. Nos disciplines sont désormais cloisonnées, on isole les scientifiques des littéraires. Plus encore, les étudiants déserteraient les études scientifiques. En fait, ce sont les études disciplinaires scientifiques qui sont désertées, les écoles de commerce, d'ingénieur, d'agro ou d'industrie n'ayant aucune peine à attirer les étudiants. Pourquoi? Comme le soulignait Pierre Léna, l'astrophysique est lié à la philosophie, à la question de l'être et de l'origine. C'est en cela qu'elle se rapproche de l'art. Tous les intervenants ont ainsi tenté de répondre brièvement à cette question: "A quoi ça sert?". Parce qui notre curiosité et notre soif d'apprendre nous porte à certains questionnements, d'autres n'ont malheureusement ni le luxe ni le temps de le faire.
Pierre Léna, désormais à la retraite, est un homme admirable justement parce qu'il n'est pas qu'un scientifique. C'est un homme qui pense la science. Le résultat scientifique va plus loin que lui, il est toujours relié à l'histoire, à la pensée. Son propos était de brosser un tableau de l'évolution de la vision du ciel au fil des âges. Il rejoint à certains égards celui de Koyré dans son ouvrage du monde clos à l'univers infini , car il montre à quel point les révolutions scientifiques nourrissent les évolutions philosophiques et inversement.
Didier Massenet quant à lui, a abordé les question de l'observation de la terre depuis le Ciel, sujet aussi intéressant. Le grand paradoxe que l'on retient de tout cela, c'est que l'astronomie a permis de mieux comprendre notre terre. Et autre paradoxe, souligné par Pierre Léna: le géophysicien regarde la surface de la terre, donc le présent, l'astronome, lui, regarde dans le passé. Et c'est peut-être ce qu'on souhaiterait comme progrès : avoir des nuits moins lumineuses, et que chacun puisse au moins une fois dans sa vie regarder dans le passé.
Il est des enfants qui n'ont jamais vus d'étoiles. Nous sommes loin du progrès.
page de Pierre Léna:
l'université paris 7 organise de véritables soirées d'observations ouvertes à tous: l'occasion de regarder le Ciel en plein Paris:

mercredi 25 février 2009

A la recherche d'un temps perdu...



Terence Davies signe là un très beau film sur Liverpool, la ville de son enfance. Un film nostalgique, poétique, conduit par une voix profonde, par une présence véritable. Un film sur la perte qui enchantera les plus âgés et que le regard neuf de nos jeunes années viendra faire briller. Le film n'est nourri que par la nostalgie, c'est dommage : s'il montre ce qui faisait la poésie d'un monde désormais englouti, il reste aveugle à la beauté du présent et aux promesses de nos jours à nous. Terence Davies ne parvient pas vraiment à faire le deuil de cette ville qu'il a connu, c'est-à-dire de son enfance. Tout ce qu'il y avait avant était mieux, semble t-il nous dire. Les choses ont changé, et non son regard. Terence Davies peint là le gouffre du temps à travers la vision d'un espace, d'une ville, en ruine : mon esprit s'incline devant tant de beauté et ma jeunesse s'insurge face à tant de nostalgie. Le film est poétique et éblouissant. Mais j'aurais envie de lui dire que c'est aussi au regard de changer, de louer la poésie passée et de construire celle du présent, de lui dire que les crépuscules des uns sont les aubes des autres.

quarante sixième voeu

"Mais alors ils s’en allaient, dansant dans les rues comme des clochedingues, et je traînais derrière eux comme je l’ai fait toute ma vie derrière les gens qui m’intéressent, parce que les seules gens qui existent pour moi sont les déments, ceux qui ont la démence de vivre, la démence de discourir, la démence d’être sauvés, qui veulent jouir de tout dans un seul instant, ceux qui ne savent pas bâiller ni sortir un lieu commun mais qui brûlent, qui brûlent, pareils aux fabuleux feux jaunes des chandelles romaines explosant comme des poelles à frire à travers les étoiles et, au milieu, on voit éclater le bleu du pétard central et chacun fait : "Aaaah !"

Jack Kerouac, sur la route, les clochards célestes

"Eden à l'ouest" de Costa Gavras


Le dernier film de Costa-Gavras divise la critique : d'un côté, dans le Figaroscope, on affirme que c'est un film manqué et qui passe à côté de son sujet. Comment serait-il possible qu'ils en pensent autre chose lorsqu'il s'agit d'un film qui, précisément, va à l'envers de la politique d'immigration actuelle? Libération et le canard enchaîné sont beaucoup plus enthousiastes et soulignent à quel point le film serait à projeter dans les salles dorées de l'Elysée et des ministères. La portée politique de ce film est donc évidente et guide les critiques, quand bien même elles se prétendent de pures critiques cinématographiques. C'est sans doute la première vertu de ce film que d'envisager l'immigration clandestine d'un autre point de vue que celui du "bon sens" de nos ministres.
Le film a évidemment des défauts, dont un qui n'est pas négligeable: une fin trop prévisible. Une "conclusion" qui n'en est pas une, celle d'un homme qui restera sur le territoire français, perdu, seul, sans papiers, au milieu d'autres hommes, qui restera un illégitime et un étranger.

Quelques critiques reprochent au film son trop plein de bonnes intentions. Je ne partage pas cet avis. Il n'y a pas de bonnes intentions dans ce film, ni même de moralisme. Il ne s'agit pas de montrer un homme entouré de méchants. Prendre le parti d'un immigré clandestin, en faire le protagoniste d'un film n'a rien "de bons sentiments". Mais certains considèrent que seuls les bons sentiments, le manque de réalisme et la méconnaissance des situations politiques permettent ce genre de parti pris. Oui, ce film n'a rien d'objectif, et il faudrait plutôt nous en réjouir, nous qui vivons dans cettesociété consensuelle qui s'est faite à l'idée "qu'on ne peut pas accueillir tout le monde". Il s'agit d'un préjugé absurde, d'une évidence que Costa-Gavras balaye d'un revers de main. Car il pose les vrais questions. Il montre que "l'identité nationale", "l'intégration" sont des voiles qui cachent une intolérance à l'autre et qui ne trouve aucune justification.


Elias, l'étranger que certains appellent "alias", quitte la mer Egée pour aller à Paris. Personnage presque muet, drôle ou dramatique, effectue un périple à travers un club de vacances pour gens aisés, rencontre un certain nombre de personnes: routiers, couple, femmes, sdf, sans oublier nos policiers parisiens... Je passe sur toutes ses aventures, plus ou moins réalistes. Cet espèce de "road movie" oscille toujours entre gravité et légèreté, drame et burlesque. Quelques critiques, encore, ont souligné l'aspect irréaliste du film. Assurémment, la succession de déboires, de malheurs, la motivation du voyage, ne sont pas réalistes. Mais qu'importe. Ce qui compte, c'est la vérité du propos et non le réalisme, qui ne donne pas nécessairement les clefs de compréhension du réel. Un des fils conducteurs du film est la magie. Elias a rencontré un magicien excécrable mais apparemment agréable parce qu'il fait rire la galerie, et qui lui donne sa carte. Il l'invite à venir le voir à Paris s'il vient à y passer. Elias décide donc d'aller à Paris. Cette rencontre est aussi étrange qu'intéressante: il s'agit bien de montrer qu'Elias poursuit un vain rêve, un rêve de paillette. Ce magicien lui a mis de la poudre aux yeux...


Mais il ne s'agit pas du point de départ du film. Le commencement, si je puis dire, c'est la mer Egée. Elias s'y trouve dans une barque, en compagnie d'autres immigrés. Ce début est d'une importance capitale: Nous ne savons pas d'où vient Elias, ni où il va, rien ne nous est jamais dit de ses compagnons et de ses souvenirs. C'est donc bien étranger qui nous fait face, un homme qui n'a plus ni papiers, ni identité, ni mémoire. Un homme qui a tout laissé derrière lui. Tout au long du film il est presque muet, puisqu'il n'a plus de langue pour les autres. Et jusqu'au bout il restera un étranger que nous plaignons, parce qu'il se heurte à la cruauté des autres, et dont nous rions, parce qu'il est maladroit, qu'il ne comprend pas.

Quant à moi, je ne comprends pas que l'on puisse dire que ce film passe à côté de son sujet. Costa Gavras n'est pas tombé dans les deux travers les plus fréquents: l'idéalisme et le manichéisme. Bref, ce film est une fable, non un rapport ministériel, on s'en réjouit. Une fable amère et légère qui montre, pour reprendre les mots de Victor Hugo, que l'immigration "est une espèce de longue insomnie".


mercredi 18 février 2009

quarante cinquième voeu

« La barbarie moderne porte l’armure des anciennes brutalités de l’obscurantisme religieux. Les dieux que l’on croyait fatigués se remettent à hurler vigoureusement sur l’homme contemporain. Les bourrasques vantent l’ombre et la nuit. Résister, c’est protéger les lumières. Protéger la lumière, c’est la muscler avec détermination, respect, délicatesse et patience et entretenir l’infini nuancier de sa diffraction. Il s’agit d’une base d’envol poétique conçue comme une arène, circulaire comme le premier des théâtres, elle est le lieu du chant des langues, elle est un rendez-vous de l’homme avec sa parole, celle-la même qui nous a dressé debout et nous maintient, courageux aux aboiements de la férocité. L’Homme ne se capture pas. »

Olivier Comte